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Le rôle de l’Allemagne fédérale dans la préparation de la guerre du Kosovo | Matthias Küntzel

Avril 2000

Le rôle de l’Allemagne fédérale dans la préparation de la guerre du Kosovo

Expertise présentée lors de la deuxième session du Tribunal européen sur la guerre de l`OTAN contre la Yougoslavie, le 16 avril 2000 à Hambourg (Allemagne) · Matthias Küntzel

En 1991, une délégation du Bundestag, le parlement fédéral allemand, se rendit pour la première fois au Kosovo où elle eut des entrevues, entre autres, avec des nationalistes albanais kosovars. Déjà à l`époque, au printemps 1991, un membre éminent du parlement yougoslave exprima sa crainte de voir >les Anglais et les Allemands former ensemble une troupe d`intervention de 70.000 soldats afin d´intervenir (…) dans le Kosovo<.

(1) Quelle alerte précoce, clairvoyante!
L`Allemagne avec son gouvernement formé par les sociaux-démocrates et les
Verts a-t-elle glissé dans la guerre du Kosovo en étant >de bonne foie,
débordée, impuissante à la fin< selon la formule de l`hebdomadaire allemand
Die Zeit ? S’agissait-il d’une >guerre américaine<, se terminant au bout
de 78 jours sur >une paix allemande< comme le suggère le magazine politique
allemand Der Spiegel ? Est-il bien vrai que se faisaient ainsi face, d`un
côté la machine de guerre américaine, dépourvue de scrupules et arrogante,
et de l`autre côté la politique allemande consacrant tous ses efforts
assiduement à la paix ?
Quiconque recherche la vérité dans les faits réels et en analysant
sobrement et objectivement la préhistoire de cette guerre, parvient
inévitablement à une conclusion différente. Aucun aute pays n`a mis autant
d`huile sur le feu du conflit au Kosovo, entre 1991 et 1999, que
l`Allemagne. Aucune autre puissance ne s`est autant érigé en protecteur de
l`UCK (>Armée de libération du Kosovo<, organisation indépendantiste armée)
que le pouvoir allemand. Autant ce sont clairement les Etat-Unis qui
dirigeaient la plus grande partie des bombardements sur la Yougoslavie au
printemps 1999 et en portent la responsabilité politique, morale et
matérielle, autant c`est l`Allemagne qui a joué un rôle d´avant-garde
lorsqu`il s`agissait, entre le mois de mars 1998 et mars 1999, d`exacerber
le conflit au Kosovo et de pousser l`OTAN à la guerre contre la Yougoslavie.

I.
En 1991, le gouvernement fédérale allemand reconnut, seul dans une premier
temps, l`indépendance de la Slovénie et de la Croatie au nom d`une
conception d`autodétermination nationale marquée du sceau du nationalisme
ethnique, et contribua ainsi considérablement à provoquer la future guerre
en Bosnie. Ces faits sont relativement bien connu. Nettemoins moins connu,
mais non moins réel est le fait que le cap choisi en 1991 a été maintenu, à
partir de 1995, en ce qui concerne le Kosovo. C`est en cette année que le
gouvernement fédéral allemand signa, à Tirana, capitale de l´Albanie, une
déclaration de principe germano-albanaise laquelle préconise, en vue de
> résoudre la question du Kosovo<, le droit à l`autodétermination nationale
des Albanais du Kosovo et ce faisant, leur droit à la séparation de la
Yougoslavie. (2)
Ainsi fut annoncée l´intention de morceller la Yougoslavie encore
davantage, au moyen d`une politique d` >autodétermination< à caractère
prédominant ethnique. Suivant cette orientation, le gouvernement fédéral
allemand mit en oeuvre, par la suite, tous ses moyens afin d`inciter les
Albanais du Kosovo à la séparation nationale. Alors que les institutions
parallèles, développées à partir de 1990 par les nationalistes albanais du
Kosovo, cherchaient à exclure systématiquement la population majoritaire au
Kosovo de la vie politique et sociale de la Yougoslavie, ce séparatisme
organisé fut soutenu financièrement en premier lieu par des populations
albanaises installées en Allemagne et politiquement par le gouvernement
fédéral allemand. Afin de radicaliser la crise au Kosovo et de faire éclater
le conflit qui se développait de façon rampante, la construction de
l`organisation militaire UCK fut encouragée, au plus tard à partir de 1996,
par le Bundesnachrichtendienst (BND, le service de renseignement allemand de
l`extérieur – note du traducteur) qui l´aidait financièrement et détachait
du personnel en vue de l`encadrer et de la soutenir. (3) Sous le titre “How
Germany backed KLA” (Comment l`Allemagne a soutenu la Kosovo libération
army, >Armée de libération du Kosovo<, = UCK), le quotidien The European
révéla au mois de septembre 1998 que >la diplomatie secrète allemande a
soutenu l`UCK, depuis sa fondation en février 1996, de manière décisive.
(…) Les services de renseignement civil et militaire allemands ont
participé à l`instruction militaire et à l`équipement des rebelles, afin de
bétonner la zone d`influence allemande dans la région des Balkan.<
L`encouragement des mouvements prônant la sécession du Kosovo fut, durant
cette première période, l`oeuvre de la seule Allemagne. >Il déplaît au
gouvernement américain de voir celui de l`Allemagne mener des activités
politiques au Kosovo<, constata ainsi en 1997 Johann Georg Reißmüller, membre du
conseil éditiorial de la très conservatrice Frankfurter Allgemeinen
Zeitung, quotidien allemand proche des milieux économiques. (4) Et The
European écrit à la même époque : >Washington a réalisé que le fait de
pousser les Kosovars vers une confrontation militaire avec Milosevic, comme
les Allemands le voudraient, risque d`avoir un effet de boomerang sur la
région des Balkans. Les Etats-Unis ont mis la pression maximale sur
l`Allemagne afin qu`elle cesse de soutenir l`Armée de libération du Kosovo
(= UCK) derrière les coulisses, les autres pays européens tel que la Grande
Bretragne et la France agissant dans le même sens (que les Américains,
NDLR).<
En effet, il existe une divergence réelle entre l`Allemagne et les
Etats-Unis concernant l`idée d`autodétermination nationale, prise dans son
acception ethnique, et les mouvements sécessionistes à l`intérieur d`Etats
multinationaux. Cette divergence-là, qui s`est amoindrie en 1999 à cause de
l`engagement militaire américain en faveur des Kosovars – et de l`UCK -,
redevient importante maintenant qu`il s`agit de déterminer la place
politico-juridique définitive du Kosovo après la guerre.
Alors que la ministre des affaires étrangères américaine Madeline Albright
a nettement rejeté en mars dernier toute idée d`une `>Grande Albanie<
(réunissant l`Albanie actuelle et le Kosovo), la politique allemande a mis
le cap sur ladite Grande Albanie. Aux yeux du porte-parole de la CDU, la
droite chrétienne-démocrate allemande, en matière d`affaires étrangères Karl
Lamers, le déploiement de troupes de l`OTAN dans le Kosovo ne constitue,
comme il l`a clairement indiqué devant le Bundestag, que >une première étape
sur le chemin de la séparation entre le Kosovo et la Yougoslavie<, et
l`indépendance du Kosovo à son tour ne serait que >une étape intermédiaire
sur le chemin d¹un rattachement à l¹Albanie<. (5) Plein de satisfaction,
Lamers put faire observer récemment au Bundestag que >tout ce que nous
réalisons dans les faits, par exemple à travers la création d`une nouvelle
zone monétaire, s`inscrit dans le but d`une indépendance (du Kosovo) et
non pas d`une autonomie (dans le cadre de la République fédérative de
Yougoslavie, NDLR)<. (6) Mais le gouvernement >rouge-vert< (formé par les
sociaux-démocrates et les Verts allemands, note du traducteur) a, lui aussi,
cessé depuis longtemps de reconnaître le Kosovo comme une partie intégrale
de la République de Yougoslavie. C`est pour cette raison que le ministre des
affaires étrangères allemand, le Vert Joschka Fischer, maintenait le flou,
dans sa déclaration de ministre en date du 5 avril 2000, sur >la future
place politique et administrative du Kosovo< puis cette question ne serait
> pas soluble à l`heure actuelle<. Mais à un autre moment, il ne laissait
aucun doute sur ce qui serait la solution à ses yeux : >La communauté
internationale est présente au Kosovo et dans les Balkans<, confia-t-il au
correspondant du quotidien Le Monde en Allemagne, >afin de démontrer que
la >question albanaise<, à l`instar de la >question allemande< en 1990, ne
peut être résolue sans le consentement des voisins.< (7) Ce qui reviendrait
à dire que la >question albanaise< puisse être réglé selon le modèle de
l¹Allemagne, réunifiée en 1990 ?
Manifestement, Fischer aspire lui aussi à approcher l`objectif final de la
> Grande Albanie< à l`aide du >droit à l`autodétermination< défini selon des
critères ethniques. A travers cette prise de position, Fischer ne va pas
seulement à l`encontre des résolutions du Conseil de sécurité des Nations
Unies ainsi que de la position majoritaire de l`Union européenne. Mais il
risque aussi d`inciter le nationalisme albanais à poursuivre dans sa voie de
> nettoyage ethnique<, agissant selon le mot d`ordre : Plus nombreux sont les
Serbes tués et expulsés aujourd`hui, plus grande l`Albanie réunifiée sera
demain.
L`année 1997 fut celle où la crise rampante au Kosovo bascula vers sa forme
aigue. Après la dissolution des stocks d`armes et de munitions de l`armée
albanaise, l`UCK put se doter d`un équipement militaire de gros acabit et
réaliser à grande échelle le vieux rêve de certains, de déclencher la
révolte nationaliste en vue d`une séparation de la Yougoslavie. Cette
évolution ainsi que les réactions, d`ailleurs tout à fait discutables voire
condamnables, de la police spéciale serbe firent du Kosovo l`objet
d`attention de la presse internationale et de toutes les grandes puissances
occidentales. Comment se comportèrent alors l`Allemagne et les Etats-Unis ?
> Washington hésite encore comment réagir<, put-on lire plus tard dans une
rétrospective de l`hebdomadaire allemand Die Zeit. Le directeur politique
au Auswärtiges Amt (AA, le ministère allemand des affaires étrangères – note
du traducteur), Wolfgang Ischinger, fut envoyé aux Etats-Unis.
> Maintenant, nos avons besoin du leadership américain<, c`est en ces mots
pressants que Wolfgang Ischinger s`adresse à Washington à son collègue
Strobe Talbott, lira-t-on plus tard dans Die Zeit. (8)
Ce type de situation, le gouvernement fédéral allemand >pressant< le
gouvernement américain – ou plutôt un certain courant au sein de celui-ci – à agir, se répétera de mars 1998 à mars 1999 en variations successives. Ici
on rejoint le deuxième volet de mon esquisse, la période précédant
immédiatement la guerre.

II.
Alors que le gouvernement américain fut divisé en plusieurs courants sur
cette question jusqu`à ce qu`on a nommé >le massacre de Raçak<, en janvier
1999, tandis qu`il tergiversait, réagissait au gré des événements et ne
savait trop quel traitement réserver au nationalisme albanais (9), la
politique allemand, elle, disposait au plus tard à partir du printemps 1998
d`un programme d`action. Ainsi elle possédait des idées claires quant à la
manière de réagir au désir de séparation des nationalistes albanais au
Kosovo et aux actions militaires de l`UCK. Dès le 16 mars 1998, le chargé
D¹affaires (officieux) allemand sur les questions des Balkans, l`ancien
ministre des PTT Christian Schwarz-Schilling (CDU, droite – note du
traducteur), exprima publiquement quel était désormais le but principal de
la politique allemande dans cette région : `>Nous devrions tenter de faire
comprendre, à travers une forte pression allant jusqu¹à des interventions
militaires, à Milosevic qu`il ne peut revendiquer le Kosovo en tant que
partie de la République yougoslave que tant que certains principes de base
sont garantis. Et si tel n`est pas le cas, alors il faudra (…)
éventuellement transformer une telle région en une sorte de protectorat,
jusqu`à ce que certaines conditions soient créées.< (10)
Cette idée de protectorat, qui se trouva désormais au centre de la
politique sur le Kosovo des gouvernements allemands successifs de Kohl /
Kinkel (de droite) et de Schröder / Fischer (de gauche, à partir d`octobre
1998), supposait lé déploiement de troupes militaires internationales dans
le Kosovo.
En conséquence, le gouvernement fédéral allemand (de Helmut Kohl, note du
traducteur) souleva, en mars 1998, pour la première fois la question d`une
occupation du Kosovo par des troupes de l`OTAN ou des Nations Unies dans le
cadre d`un >groupe de contacts< international. L`idée d`un protectorat
n`était réalisable que contre la volonté du pouvoir de Belgrade, donc >manu
militari<. Logiquement, l`Allemagne – souvent en convergence avec le courant
proche de Madeline Albright au sein du Département d`Etat américain – radicalisa sa ligne de conduite anti-serbe : Milosevic était et demeurait la
cible des attaques politiques, et ceci indépendamment de ce qu`il fit
concrètement.
Cependant, la Grande-Bretagne, la France, l`Italie et le courant
majoritaire au sein du gouvernement américain misaient encore sur une
politique de négociations. L`UCK fut condamnée comme >organisation
terroriste<, l`offensive serbe contre l`UCK pendant l`été 1998 fut
indirectement soutenue, et Milosevic ainsi que les forces modérées des
Albanais du Kosovo autour d`Ibrahim Rugova furent appelés au dialogue. Mais
comme l`UCK réussit à des occasions répétées à torpiller cette politique de
négociations par des provocations militaires, il fut bientôt évident que la
voie du dialogue devait rester sans succès tant que les livraisons d`armes
et le flux de nouvelles recrues pour l`UCK perdureraient, contribuant à la
radicalisation de la guérilla nationaliste(-ethnique).
C`est pour cette raison qu`au début de l`été 1998, les efforts des Nations
Unies, de l`OSCE ainsi que du gouvernement américain furent concentrés sur
L`objectif de faire cesser l`importation clandestine d`armes au Kosovo au
moyen d`un déploiement de troupes à la frontière jougoslavo-albanaise. Le
gouvernement albanais de Fatos Nano, lui aussi hostile à l`UCK, consentit à
ce projet, des premiers plans d`action de l`IOTAN furent mis en chantier.
Mais à ce moment-là, l`allié le plus important de l`UCK se découvrit ;
L`Allemagne émit son veto contre les actions visant à arrêter le trafic
clandestin d`armes au profit de l`UCK. >Bien sûr faut-il réfléchir<, déclara
en juillet 1998 le ministre allemand des affaires étrangères de l`époque
Klaus Klinkel (membre du parti libéral FDP, de droite – note du traducteur),
> quant à savoir si on a le droit, sur le plan moral et éthique, d`empêcher
les Albanais du Kosovo de se procurer des armes pour se défendre eux-mêmes.<
(11) Ce fut le ministre allemand de la défense de l`époque, Volker Rüher
(CDU, droite – note du traducteur), qui répondit clairement par la négative
à cette question : >Le problème du Kosovo ne peut être résolu en envoyant
des troupes en Albanie, en fermant là-bas la frontière vers le Kosovo et en
faisant ainsi le jeu de Monsieur Milosevic.< (12)
Cette prise de position nette d`un ministre allemand en faveur de l`UCK
constitua une démarche singulière de l`Allemagne ayant la même qualité de
provocation que la prise de position en faveur du président nationaliste
croate Franjo Tudjman en décembre 1991, cinquante ans exactement après la
création de l¹Etat croate fasciste du mouvement Ustascha (avec l`aide de
l`Allemagne nazie, note du traducteur).
Une fois de plus, l`Allemagne se retrouvait seule avec sa position, au
moins à ce moment concret. Une fois de plus, le soutien du pouvoir allemand
fut accordé à un mouvement qui porte un héritage nazi, à savoir un mouvement
dont une bonne partie des membres sont recrutés parmi les fils et les
petit-fils des mêmes hommes qui, en 1944, appartenaient à la division SS
> Skanderberg<, instaurée par l`occupant allemand et dont le siège se
trouvait à Prizren. Le >Front national< albanais (Balli Kombetar), qui
collabora avec les nazis en 1943/44, se vante aujourd`¹hui encore de
l`influence qu`il exerce au sein de l`UCK, cette dernière se référant non
seulement à travers certaines traditions et coutumes, mais également à
travers ses utopies ethnico-nationalistes, au >paradis< passé qui existait
sous l`occupation allemande. (13)
Car le programme de >nettoyage ethnique<, que l`Allemagne nazie exporta
vers la Yougoslavie en 1941, constitue depuis le programme du nationalisme
albanais-kosovar radical, ce dernier se résumant depuis 1943/44 et tout au
long des années 80 à deux points centraux : >D`établir ce qu`ils appellent
une République albanaise ethniquement épurée, afin de fusionner ensuite avec
l¹Albanie en vue de former une Grande Albanie< – ainsi le résuma en 1982 le
New York Times. (14) A chaque fois que l`UCK évoqua la >libération<, elle
visait ce que l`on connaît depuis le nazisme allemand, sous la désignation
de >libéré de<: “judenfrei” (en Allemand : libéré des juifs, où ils ne
vivent plus de juifs – note du traducteur), “romafrei” (libéré de Roms, de
gitans) et “serbenfrei” (libéré de Serbes). Personne ne pouvait se dire
sérieusement surpris en 1999 que maintenant, sous le règne de l`UCK, les
excès meurtiers ethnico-nationalistes contre tous les non-Albanais étaient
en passe de devenir la réalité quotidienne.
Alors qu`au cours de l`été 1998, le pouvoir américain était encore à la
recherche de la bonne méthode pour arriver au démantèlement de l`UCK,
l`Allemagne en tant que puissance protectrice de l`UCK se trouvait, pour
ainsi dire, de l`autre côté de la barrière. Ainsi deux conceptions
divergentes quant aux objectif politiques s`opposèrent au sein de l`OTAN.
L`OTAN devrait-elle être un appui ou un moyen de blocage de l`UCK ?
Devrait-elle contribuer, comme si elle était en quelque sorte la force
aérienne de l´UCK, à rétrécir la Serbie et à réviser des frontières
nationales, ou alors se comporter en adversaire de l`UCK et bloquer ses
vision sécessionistes ?
Les pressions allemandes ainsi qu`une certaine ouverture à l`aventurisme de
la part des autres puissances de l`OTAN, étaient les facteurs décisifs qui
firent basculer la balance, au cours de l`été 1998, en faveur d`une nouvelle
stratégie de l`OTAN visant à favoriser l`UCK au lieu de la condamner.
Maintenant que l`Allemagne avait d`ores et déjà >prouvé son leadership<,
comme le souligna, très satisfait, un commentateur du Frankfurter
Allgemeine Zeitung (15), elle commença dorénavant à s`ériger en défenseur
de l`idée d`une intervention de l`OTAN au Kosovo.
Je ne ferai qu`esquisser brièvement plusieurs étapes de ce processus.
> Kinkel (le ministre allemand des affaires étrangères jusqu`en octobre 1998,
note du traducteur) menace la Serbie d`une intervention de l`OTAN au
Kosovo<, tel furent les titres de la presse quotidienne (allemande) du 5
juin 1998. >Les Etats-Unis, à la différence de l`Allemagne, refusent de
décider rapidement d`un engagement militaire<, put-on lire le lendemain dans
un commentaire de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. (16) Au même moment,
Volker Rühe (ministre allemand de la défense jusqu`en octobre 1998, note du
traducteur) fut le premier membre d`un gouvernement européen à préconiser
une guerre de l`OTAN menée, si nécessaire, sans le consentement du Conseil
de sécurité de l`ONU au cas où ce dernier ferait défaut. Cette initiative
revenait à réduire la Charte des Nations Unies, le Traité des >Deux plus
Quatre< (consacrant la pleine souveraineté retrouvée de l`Allemagne
réunifiée en 1990, et signé par les deux Etats allemands fusionnant ainsi
que par les quatre anciennes puissances alliées de la Seconde guerre
mondiale – note du traducteur) et la constitution allemande en confettis de
papier. (Les textes précités avaient jusque-là porté des limites à la
capacité de l`Allemagne d`envoyer son armée sur des lieux d`intervention
extrérieurs, note du traducteur.) Elle ne fut, dans un premier temps, pas
soutenue par Helmut Kohl (le chef d`un gouvernement de droite jusqu`en 1998,
note du traducteur), mais depuis juin 1998 par Rudolf Scharping et Joschka
Fischer (hommes politiques social-démocrate et Vert, aujourd`hui
respectivement ministre de la défense et ministre des affaires étrangères – note du traducteur). Elle fut reprise plus tard par le gouvernement
américain, satisfait de voir à quel point elle s`intégrait bien dans ses
plans pour l`avenir de l`OTAN à moyen et long terme. (17)
En résumé, il est nécessaire de constater que l`Allemagne fédérale ne s`est
pas seulement rendu coupable des crimes, nombreux, qui furent
indissociablement liés au bombardement de la Yougoslavie (au même titre que
les autres puissances participant à ces bombardements, note du traducteur) .
Plus que ça, l`Allemagne a systématiquement et délibérément poussé à
l¹éclatement de cette guerre en attisant les tensions, et à l`occupation du
Kosovo par des troupes allemandes et des autres pays membres de l`OTAN. Le
concept qui a été poursuivi et mis en oeuvre avec précision, englobait
quatre points : – confrontation avec Belgrade, – prise de position sans retenue en faveur de ceux parmi les groupes
politiques des Albanais du Kosovo qui revendiquent une séparation de la
Yougoslavie et un rattachement à l`Albanie ; – la demande d`une attaque de l`OTAN contre la Yougoslavie, afin d`imposer
l`idée d`un protectorat au Kosovo, – ce dernier étant cependant, dés le début, conçu uniquement comme une étape
intermédiaire sur le chemin d`une séparation complète du Kosovo par rapport
à la Serbie et la Yougoslavie.
Dans les milieux gouvernementaux américains, on est beaucoup mieux informé
quant à l`activisme particulier et aux objectifs propres de la politique
allemande que dans les cercles pacifistes ou de gauche en Allemagne.
Brzezinski (Zbigniew Brzezinksi, ancien conseiller ès sécurité nationale
sous le président amréricain Jimmy Carter à la fin des années 70 – note du
traducteur) caractérisa ainsi l`Allemagne réunifiée comme un >acteur
géostratégique de premier plan< et >grande puissance activiste et poussée
par une vision ambitieuse< alors que le ministre adjoint des affaires
étrangères des Etats-Unis, Strobe Talbott, qualifia l`Allemagne, quelques
jours avant le début des >négociations de Rambouillet< sur le Kosovo,
d`épicentre du tremblement de terre géostratégique basculant l`OTAN aussi
bien que les Balkans. Il parla ainsi de l`Allemagne comme >épicentre de ces
processus : élargissement, expansion et aprofondissement<.(18)
Mais cependant, la Grande Bretagne, la France et les Etats-Unis ne se sont
pas contenté de réagir, à travers leur participation à la guerre (aérienne
contre la Yougoslavie en 1999 – note du traducteur), aux impulsions émises
par cet épicentre, mais ils ont en même temps poursuivi des intérêts propres
à eux. Alors que les Etats-Unis cherchèrent à conserver leur propre
influence en Europe, à renforcer le rôle politique de l`OTAN sur le plan
mondial ainsi qu`à affaiblir l`influence de la Russie, pour la
Grande-Bretagne et la France il s`agissait entre autres de souligner leur
propre supériorité, en termes militaires, par rapport à l`Allemagne et en
même temps de préparer et d`entamer la construction d`une force
d`intervention militaire indépendante par rapport aux USA. La guerre du
Kosovo fut la première guerre en vue d`une réorganisation de l`Europe après
la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, provoquée par
l¹Allemagne. Comme aucun autre événement des dix dernières années, elle a en
même temps ramené à la surface et rendu visibles les traits irrationnels et
les pulsions profondément destructrices qui traversent la société organisée
selon le mode, et marquée par l`ordre social capitalistes.

(Traduction : Bernard Schmid)
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(1) D`après un article publié dans le magazine yougoslave Politika, cité
par (le député social-démocrate allemand, note du traducteur) Peter Glotz
dans un discours au Bundestag, le 16 juin 1991.
(2) Cf. Archiv der Gegenwart 1995, P. 39819 sq.
(3) Cf. pour plus de détails : M. Küntzel : Der Weg in den Krieg.
Deutschland, die Nato und das Kosovo, Berlin 2000, p. 59 sq.
(4) J.G. Reißmüller, in : Frankfurter Allgemeine Zeitung du 10 mars 1997.
(5) D`après le Journal officiel (allemand), débats parlementaires au
Bundestag, séance du 15 avril 1999, p. 2650.
(6) Journal officiel (allemand), débats parlementaires au Bundestag, séance
du 5 avril 2000, p. 9012.
(7) Cf. Klaus von Raussendorf : Fischers Ringen um Hegemonie, in :junge
Welt (quotidien, Berlin) du 14 avril 2000.
(8) Gunter Hoffmann : Wie Deutschland in den Krieg geriet, in : Die Zeit
(hebdomadaire, Hambourg) du 12 mai 1999.
(9) Cf. sur le rôle des Etats-Unis dans la période précédant la guerre au
Kosovo : M. Küntzel, op. cit.
(10) Ch. Schwarz-Schilling le 16 mars 1998 sur les ondes de la radio
publique Deutschlandradio, cité d`après la publication de l`office de
presse du gouvernement fédéral allemand (Presse- und Informationsamt der
Bundesregierung) : Stichworte zur Sicherheitspolitik, avril 1998, p. 47.
(11) Interview de K. Kinkel, in : Süddeutsche Zeitung (quotidien, Munich)
du 30 juillet 1998.
(12) Cf Frankfurter Allgemeine Zeitung du 9 juin 1998.
(13) Cf. sur l`importance du Kosovo durant les années de l`occupation
allemande : M. Küntzel, op.cit., p. 79 sq.
(14) D`après Becir Holi, ancien secrétaire de la fédération du PC yougoslave
au Kosovo (lui-même d`origine albanaise), cité dans : Marvine Howe : Exodus
of Serbians Stirs Province in Yugoslavia, in : New York Times du 12 juillet 1982.
(15) Frankfurter Allgemeine Zeitung du 26 septembre 1998.
(16) Frankfurter Allgemeine Zeitung du 6 juin 1998.
(17) The Times (Londres) écrit le 15 juin 1998 : >Rühe a déclaré qu`une
action militaire de l`OTAN pourrait être menée à bien même non couverte par
une résolution de l`ONU<. Le 16 juin 1998, la Frankfurter Allgemeine
Zeitung rapporte que Rudolf Scharping (homme politique social-démocrate
alors dans l`opposition, devenu par la suite le ministre allemand de la
défense – note du traducteur) considérerait une résolution de l`ONU comme
souhaitable… mais le quotidien de rajouter, citant M. Scharping : >Il peut
devenir nécessaire, dans le pire des cas (…), d`intervenir même avant
(qu`une résolution soit votée par l`ONU, NDLR).< Dès le 10 juin 1998,
Joschka Fischer (homme politique Vert et futur ministre allemand des
affaires étrangères, note du traducteur) est cité dans les colonnes de la
Frankfurter Allgemeine Zeitung en déclarant qu`il pourrait >(se)
construire une situation dans laquelle un mandat de l¹ONU devient lettre
morte< – Après que la Wehrmacht (l`armée allemande de l`époque, note du
traducteur) eut occupé Prague en mars 1939 et ainsi déchiré l`accord de
Munich conclu en 1938, l`ambassadeur français en poste à Berlin, Robert
Coulendres, écrit : >L`Allemagne reste le pays des >lambeaux de papier<.<
Dès le début de la Première guerre mondiale, l`empeurer Guillaume II avait
déclaré que la déclaration de neutralité de la Belgique ne serait que
> lambeaux de papier<, et envahi le pays. L`accélération des événements sous
la pression allemande lors de la mise à l`écart de la Charte des Nations
unies comme du >Traité des Deux plus Quatre< (voir explication dans le texte
supra, note du traducteur) suit ainsi une tradition bien spécifique.
(18) Cf. Z. Brzezinski : Die einzige Weltmacht, (édition allemande)
Weinheim 1997, p. 70 et S. Talbott : Das neue Europa und die neue Nato,
tribune dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 5 février 1999.